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Cancer : je t’emmerd*** et te remercie

Au début de l’été dernier, une migraine m’a terrassé pendant plus d’un mois. Elle était accompagnée d’une grave détérioration de ma vision. Je me demandais si mes lunettes avaient perdu de leur efficacité. J’ai consulté des médecins, et tous me disaient que je devais être stressé par la création de l’entreprise.  Bon, d’accord… l’entreprise avait un an et demi à ce moment-là. Le stress fait partie du quotidien, mais je n’en faisais pas une surdose.

Puis, j’ai trouvé une petite bosse dans mon cou, juste où le lobe d’oreille rencontre la mâchoire. Très étrange. Je retourne voir le médecin. Il me demande si j’ai été malade. Je dis non. Il rétorque que ce n’est qu’un ganglion lymphatique enflé et qu’il ne faut pas s’inquiéter. C’est rassurant.

Un mois, deux mois, trois mois passent. La bosse est toujours là, je ne suis pas médecin, mais il me semble que c’est anormal. Je retourne consulter.

Le médecin réitère son explication de ganglion lymphatique, en suggérant de passer une échographie, au cas où. Pourquoi ne pas attendre un mois de plus ? À ce stade je dis hors de question, passons-la maintenant.

L’échographie passée, pas de nouvelles. Pas de nouvelle, bonne nouvelle, je suppose.  Je me trompais.  Six semaines plus tard, je reçois un appel de mon médecin qui a remarqué qu’on ne m’avait jamais rappelé pour les résultats de mes tests… et qu’une visite s’imposait.

Mon ganglion lymphatique n’avait rien à voir. (Ce que je savais depuis longtemps…) J’avais une tumeur de la glande parotide (salivaire). Bordel de m*** !  Depuis des mois, je dis que quelque chose cloche et personne ne m’a écouté.

Une partie de moi était complètement furieuse contre toutes ces défaillances du système. Une autre partie de moi était cependant soulagée de savoir que je n’étais pas fou. J’en avais marre d’entendre tout le monde dire que je fabulais.

Je devais maintenant consulter un spécialiste des oreilles, du nez et de la gorge (ORL).

Une gentille personne. Nous examinons les options ensemble. Il s’avère que dans 85 % des cas, ces types de tumeurs sont bénignes. La meilleure chose à faire est de ne pas y toucher, car elle ne va probablement pas grossir beaucoup. Faisons une biopsie, pour être certains.

Une gentille personne. Nous examinons les options ensemble. Il s’avère que dans 85 % des cas, ces types de tumeurs sont bénignes. La meilleure chose à faire est de ne pas y toucher, car elle ne va probablement pas grossir beaucoup. Faisons une biopsie, pour être certains.

Je fais la biopsie et, quelques semaines plus tard, mon médecin traitant m’appelle pour me dire que c’est bénin. Génial ! Une petite danse de joie avec Jody. Tout va bien dans le meilleur des mondes.

Je vais à mon rendez-vous de suivi avec le chirurgien ORL qui me dit, non, ce n’est pas bénin, ça pourrait l’être, nous ne sommes pas sûrs, les résultats de la biopsie n’étaient pas concluants. Pour la deuxième fois : bordel de m*** !

Notons un détail important. Le spécialiste ORL de Gatineau parle français, ses rapports sont rédigés en français. Mon médecin est à Ottawa, il parle anglais. À l’évidence, quelque chose avait dû se perdre dans la traduction…

J’apprends que la tumeur se trouve au même endroit où les nerfs faciaux sortent de derrière les oreilles pour permettre au visage de bouger, de sourire, de froncer les sourcils, de plisser les yeux, etc. Ainsi, si la tumeur se développe, elle pourrait s’entremêler avec les nerfs faciaux et augmenter la probabilité que l’un d’eux soit coupé pendant la chirurgie, ce qui entraînerait des lésions nerveuses permanentes et une perte de fonctionnalité de mon visage.

Cette tumeur devait disparaître.

Nous n’avons pas procédé à une seconde biopsie. Nous avons décidé de l’enlever. Cancéreuse ou pas, cette connasse devait partir. De un, je ne pouvais pas vivre avec cette chose dans mon corps.  Et si elle se propageait ? De deux, je n’étais vraiment pas prêt à accepter une éventuelle paralysie faciale. Pas mon truc, vraiment pas.

Le 19 novembre, je suis sur la table d’opération. Ma première opération à vie. J’avais été chanceux à ce jour de n’avoir eu que quelques doigts cassés. J’étais nerveux, au plus haut point. Ironiquement, j’avais surtout peur d’avoir l’air déformé après l’opération. Traitez-moi de superficiel, mais l’éventualité d’une paralysie faciale m’angoissait.

Je me rends à l’hôpital avec Jodes. Je passe quelques tests sanguins pour s’assurer que je suis prêt pour l’opération. Je m’allonge dans cette jaquette peu flatteuse qui me couvre trop peu, et j’attends… Quand finalement c’est mon tour, Jody est naturellement en larmes, ce qui n’allège pas la situation. Je ne voulais pas que cette épreuve la fasse souffrir.

En attendant dans le couloir, les yeux fixés sur les lumières fluorescentes et les carreaux du plafond, je réalise à quel point la vie est précieuse.  Combien notre séjour sur terre est bref. La quantité de choses qu’il me reste à cocher de ma liste de choses à faire. Je veux vieillir avec Jody. Être là pour Savannah et Jasmine et les voir devenir les femmes extraordinaires qu’elles vont être.

La salle d’attente était remplie d’autres personnes qui allaient subir leur propre opération. La plupart d’entre elles étaient plus âgées, sauf une jeune femme.  Probablement dans la trentaine. J’entends le docteur lui répéter la procédure. Elle a un cancer des ovaires et va se les faire enlever. Elle ne pourra jamais faire d’enfants. Je l’ai sentie faire la paix avec cette issue inévitable, et j’en ai eu le cœur brisé.

Ma situation n’était rien en comparaison à la sienne. Évidemment.

Elle est passée avant moi, et j’ai pu lui adresser un bref sourire chaleureux, ma façon de lui transmettre ma sympathie, lui dire en silence que tout irait bien.

Mon opération s’est déroulée sans problème. Ils ont coupé du haut de l’oreille jusqu’au milieu du cou. Enlevé tout ce qui devait être enlevé. Ils m’ont recousu. Visage intact.

C’était le 19 novembre.  Ce n’est que le 15 janvier que j’ai reçu mes résultats. Je m’assieds dans le bureau en attendant que le chirurgien arrive. Il entre enfin, tout sourire, une journée comme les autres.  Puis il ouvre mon dossier.

C'était un peu plus compliqué que ce que nous pensions, Peter.

Immédiatement, je pense : ça ne ressemble pas à quelque chose de bénin… bordel de m*** (3)!?.

Il commence à me dire que c’était un cancer de stade 1. Tout a été enlevé. Il ne s’est pas répandu. Tout devrait être parfait.

Aurait-il pu se propager je demand.

Il n’aurait pas dû, mais aurait pu, , répond-il.

Peut-il revenir ?

Il ne devrait pas, mais c'est possible.

Sacré bordel de m***- et c’est sensé m’aider ? Je comprends, c’est bon. C’étaient des réponses honnêtes. Il y avait encore quelques chances, mon problème étant que les chances avaient toutes été mauvaises jusqu’à présent.

J’avais vécu la majeure partie de 2018 avec une tumeur cancéreuse dans le cou. Cette pensée est quand même assez dérangeante. J’étais sensiblement reconnaissant de ne pas l’avoir su pendant tout ce temps, mais imaginer que j’avais été à quelques minutes, jours ou mois d’une potentielle propagation me glaçait le sang.

Allais-je voir les filles grandir ?

Vieillir avec Jody était-il hors de question ?

Et tous ces voyages que je voulais faire ?

Je suis loin d’avoir fait tout ce que je veux faire.

Va te faire foutre, cancer. Tu es dégoutant. Tu es moche et ta maman t'a bien drôlement accoutré.

Retour à la réalité. Je dois passer des radios de la poitrine pour m’assurer que ça ne s’est pas propagé. Pire que ça. Je dois appeler Jodes et lui annoncer la nouvelle.

Dans la salle d’attente pour mes radios, je l’appelle.

C'était bénin, n'est-ce pas ? , demande-elle.

Je sens mon estomac se nouer, je pense que je vais vomir, pause trop longue.

Non, c'était un cancer, luis dis-je.

Des larmes, des larmes et encore des larmes. Jody explose en sanglots qui nous coupent le souffle à tous les deux. Je me mets à pleurer avec elle. Seul. Dans cette salle d’attente miteuse, faiblement éclairée et aseptisée, mes écouteurs dans les oreilles, des larmes silencieuses coulent sur mon visage.

Jody demande si je rentre à la maison. Qu’allais-je faire de plus dans cet endroit ? M’apitoyer sur mon sort. Me faire un sang d’encre en ne sachant pas si cette chose allait resurgir. M’engager dans le redoutable « Pourquoi moi ? » Naahhh. À quoi bon. Autant retourner au travail.  C’est ce que j’ai fait.

Heureusement, après un long suivi, j’ai eu la confirmation que le cancer ne s’était pas propagé. J’étais sauvé. Le cancer était venu et reparti dans une sorte de tour de magie obscur. Il avait disparu avant même que je sache qu’il était venu.

Cela dit, ses échos bien que faibles ne quitteront jamais complètement mon esprit. Le cancer m’a marqué à vie. Mon innocence de toujours s’est envolée, si l’on peut dire.

Au premier abord, cela peut sembler une mauvaise chose, c’est-à-dire que je pourrais choisir de m’inquiéter continuellement et de craindre que le cancer revienne à la charge. Bien que possible, cette éventualité est aussi une source de motivation énorme.

L’expression latine Memento Mori signifie « souviens-toi que tu dois mourir ». Loin d’être morbide, elle nous rappelle de manière incroyable que la vie est courte et que nous devons tirer le meilleur parti du temps passé ici-bas.

Elle incite à clarifier ce que nous aimerions être, faire, vivre, accomplir pendant que nous sommes ici. Pour moi, elle a pris tout son sens grâce à ce bref contact avec le cancer. Pour me souvenir de la mort. Faire le tour de tous les endroits où je dépensais mon énergie mentale et physique. Éliminer toutes les pensées et activités qui ne me servent plus. Me concentrer sur celles qui m’aideront à réaliser ma raison d’être et me pousseront à être la meilleure version possible de moi-même. Pour moi et pour tous ceux qui me sont les plus chers.

En fin de compte, le cancer est devenu pour moi le plus précieux des cadeaux. Un aiguillage, une épiphanie, une révélation, une prise de conscience, un cadeau.

Tu es toujours un connard cancer, mais je t’en dois une. Merci.

Peter Georgariou

PDG et fondateur

Fort de plus de 18 ans d’expérience dans les domaines de la vente, du marketing et des opérations, Peter fournit aux entreprises les structures, les stratégies et les plans de marketing requis pour les aider à réaliser leurs objectifs et leurs rêves. Il les aide à puiser dans leur potentiel et exploiter leur capacité à avoir un impact sur les communautés dans lesquelles elles vivent.

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